Ronald Reagan et Deng Xiaoping : deux
acteurs majeurs d’un nouveau capitalisme.
« Peu importe qu'un chat
soit noir ou blanc, s'il attrape la souris, c'est un bon chat », Deng Xiaoping,
1962.
En 1980, le républicain Ronald
Reagan remporte les élections présidentielles américaines dans un contexte de marasme économique et de rafraichissement de la guerre froide.
En 1978, Deng Xiaoping gagne la bataille successorale qui l’oppose aux
conservateurs du régime à la suite de la mort de Mao en 1976. A
l’époque, la Chine n’est pas parvenue à se développer suffisamment malgré les
tentatives du Grand Timonier d’imposer un modèle communiste typiquement chinois.
Les deux chefs d’Etats entament presqu’en même temps d’importantes réformes économiques qui vont s’avérer déterminantes
pour leur pays et le reste du monde.
En quoi l’Américain Ronald
Reagan et le Chinois Deng Xiaoping sont-ils à l’origine d’un nouveau
capitalisme ? Leurs visions de l’économie sont-elles comparables ? Si
oui, comment expliquer la convergence de ces deux modèles ? Si non,
qu’est-ce qui les distingue ? Quelles sont les éventuelles limites de
chacun de ces deux modèles ?
I Deux libéralisations mais des modèles différents …
a)
Deng Xiaoping libéralise le communisme chinois
Evincé de la proximité du pouvoir à l’occasion de la Révolution culturelle pour avoir émis des critiques sur l’efficacité de la politique économique de Mao, Deng Xiaoping surnommé le « Petit Timonier » parvient à s’imposer en 1978 face à la « bande des quatre », les responsables les plus conservateurs du régime. Pragmatique, il lance la même année une série de réformes économiques. Il s’agit des «quatre modernisations». Elles concernent l’agriculture, l’industrie, les sciences et l’armée. Les réformes économiques passent également par une ouverture à l’étranger. Dès 1979, les investisseurs étrangers peuvent s’associer à des entreprises chinoises en formant des co-entreprises ou joint-ventures à capitaux mixtes. Cela doit notamment permettre des transferts de technologies. Deng Xiaoping décidé également d’ouvrir de façon contrôlée la Chine vers l’extérieur. Sur le plan territorial, cela se traduit par la création en 1980 sur le modèle des zones franches des quatre dragons asiatiques, de quatre zones économiques spéciales (ZES), Shenzhen, Zhuhai, Shantou, Xiamen. En 1984, quatorze villes côtières sont, à leur tour, ouvertes. En 1980-1981, la Chine intègre le fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. En 1985, sont créées les zones économiques des trois deltas (Rivière des perles, Fujian méridional et Yangzi).
ZES : espaces au statut juridique particulier attirant
des entreprises étrangères grâce à des avantages fiscaux et à certaines
libéralités (libre retour des capitaux et des productions, statut
d’extra-territorialité).
Joint-venture : en français, coentreprise, dans le cas
qui nous intéresse, il s’agit d’associer systématiquement une entreprise
chinoise à une entreprise étrangère désireuse de se développer en Chine.
Quatre modernisations : transformation progressive de
l’économie chinoise à partir de quatre domaines prioritaires (agriculture,
industrie, science et technologie, défense).
Socialisme de marché : système économique mêlant libéralisme
économique et interventionnisme autoritaire de l’Etat communiste.
Révolution culturelle : politique menée par Mao pour
restaurer son autorité. C’est un mouvement idéologique qui s’appuie sur la
jeunesse pour réprimer tous ceux qui ne suivraient pas la pensée de Mao. A
cette occasion, la répression fait des milliers voire des millions de victimes.
b)
Ronald Reagan libéralise le capitalisme américain
Face à une situation de stagflation caractérisée par une récession, une inflation galopante et un taux
de chômage très élevé, le républicain Ronald Reagan, rejette la politique de relance de son
prédécesseur et entend mettre entre œuvre une politique néo-libérale largement
inspirée par les travaux du prix Nobel d’économie Milton Friedman et de
l’école de Chicago. Il définit alors quatre
objectifs qui sont les suivants : réduire les dépenses publiques, les
impôts, la régulation et l’inflation. Très concrètement, dès son arrivée au
pouvoir en 1981, il décide d’une série de mesures économiques radicales
surnommées par les journalistes « reaganomics ». Les taxes connaissent une baisse massive. L’impôt
sur le revenu est réduit d’un quart pour tout le monde. Les taux d’intérêt sont
relevés pour casser la dérive des prix.
Stagflation : situation économique caractérisée à la fois
par l’inflation et la stagnation ou ralentissement de la croissance économique.
Reaganomics : nom donné par la
presse aux mesures économiques adoptées par Ronald Reagan : réduction des
dépenses du gouvernement (sauf militaires), réduction de l’impôt fédéral sur le
revenu et de l’impôt sur les plus-values, réduction de la régulation (réglementation
qui encadre les pratiques économiques des entreprises et des investisseurs),
contrôle de la masse monétaire en jouant sur les taux d’intérêt pour réduire
l’inflation.
Libéralisme : doctrine politique attachée avant tout
à la garantie des libertés fondamentales. Doctrine économique attachée à la
liberté d’entreprendre. Elle conteste à l’Etat le droit d’intervenir
massivement dans l’économie. Ne voulant
pas fausser la loi du marché, le libéralisme prône le « laisser
faire, laisser passer ».
Capitalisme
économique :
système économique caractérisé par la concentration de capitaux dans de très
grandes entreprises en vue d’assurer la production et les échanges commerciaux.
Le capitalisme américain est libéral car aux mains d’acteurs privés.
c)
Une convergence des modèles ?
En avril 1984, Ronald
Reagan et Deng Xiaoping se rencontrent à Beijing (Pekin). Des
accords commerciaux sont conclus à cette occasion. Mais ce n’est pas pour
autant que les deux modèles sont similaires. L’économie américaine est
désormais ultralibérale, tandis que Deng Xiaoping définit le modèle chinois ainsi
créé de socialisme de marché. Il s’agit d’une forme de capitalisme d’Etat ouvert aux investisseurs étrangers.
Ecole de Chicago : école de pensée économique d’inspiration
libérale animée notamment par Milton Friedman, prix Nobel d’économie en
1976.
Dérégulation : politique de réduction des règlements
et de la législation concernant les
affaires économiques au nom de l’autorégulation du marché par la loi de l’offre
et de la demande.
Libéralisation : diffusion des idées économiques
libérales fondées sur la libre-concurrence, le libre-échange et la
non-intervention de l’Etat dan l’économie.
Néolibéralisme : doctrine économique et politique qui
s’inspire des modes de gouvernance des entreprises privées et qui n’admet
qu’une intervention limitée de l’Etat dans la vie économique au profit du
secteur privé et des lois du marché.
II…qui connaissent des limites.
a)
Les conséquences et les limites de la libéralisation
chinoise.
Sur le plan économique, la politique menée par Deng Xiaopng est un succès.
Le pays rattrape progressivement son retard de développement au moyen d’une croissance forte à deux chiffres. La
Chine devient ainsi progressivement un contributeur
majeur de la mondialisation. On observe alors une amélioration sans
précédent du niveau de vie des Chinois. Cependant, paradoxalement, dans ce pays
dit communiste, les inégalités se
creusent entre les bénéficiaires de la libéralisation et ceux qui en restent
exclus comme les mingong, ces travailleurs clandestins venu des campagnes
venus travailler dans les usines des régions littorales. Sur le plan politique, il n’y a pas de libéralisation. En 1978, sur
un dazibao, le dissident
chinois Wei Jingsheng réclamait déjà la «cinquième modernisation», c’est-à-dire
la démocratisation des
institutions. Le soulèvement de 1978-1979 qu'on qualifie de
premier printemps de Pékin ne
parvient pas à l'imposer, pas plus que le printemps de 1989. Les autorités chinoises étouffent par le massacre de la place Tian’anmen, le
soulèvement d’une jeunesse chinoise qui demande
de profondes réformes politiques. Deng Xiaoping n’entend pas se
laisser dépasser par ses réformes contrairement à Mikhaïl Gorbatchev.
Dazibao : affiche murale de
libre expression.
b)
Les conséquences et les limites de la libéralisation
américaine.
Ronald Reagan connaît quelques succès sur le plan économique.
L’inflation est ramenée de 12% à 2%.
L’économie qui était en récession
(-1.5%) retrouve un taux de croissance
de plus de 3%. Mais, malgré la
baisse de la dépense publique l’Etat
américain a dû s’endetter. La dette publique a plus que doublé pour
atteindre la moitié du PIB. Les Etats-Unis sont devenus débiteurs vis-à-vis du
reste du monde notamment vis-à-vis du Japon puis de la Chine. La politique
menée par R. Reagan a également des conséquences sur le plan social. La baisse des dépenses publiques qui se traduit
par des coupes dans l’aide alimentaire, l’assurance maladie pour les plus
pauvres, le logement social et l’assurance chômage, a pour conséquence un appauvrissement de certaines catégories de
populations et un renforcement des
inégalités.
Sur le plan sociétal, Ronald Reagan est très proche
des conservateurs chrétiens américains. Ce n’est pas sous ces deux mandats que
les questions sur l’avortement, le mariage homosexuel, l’enseignement des théories de l’évolution
ont le plus progressé. R. Reagan n’est
donc pas libéral sur ces questions là. On peut plutôt dire qu’il met en
œuvre une forme de « révolution
conservatrice ». C’est d’ailleurs un vocabulaire d’inspiration
religieuse qui utilise pour désigner l’ennemi soviétique au début des années
80. Il le désigne en effet comme « l’empire
du mal ».
Conclusion : Bien que partiellement libéralisé le système économique et politique
chinois issu des réformes de Deng
Xiaoping ne s’apparente pas au modèle
libéral et capitaliste américain. L’Amérique de Reagan est la combinaison
d’un libéralisme économique orthodoxe et
d’un conservatisme moral dans le cadre d’une démocratie libérale. Le capitalisme chinois, certes plus
ouvert, n’en demeure pas moins un
capitalisme d’Etat qui prospère dans un
Etat autoritaire pour ne pas dire totalitaire. Cependant l’évolution de ces
deux pays s’avère déterminante pour l’économie mondiale. En effet, dans les
années 80, la dérégulation voulue
par Reagan va faire des émules dans les pays développés et favoriser
l’explosion des flux de capitaux, tandis que la Chine va devenir en quelques
années l’atelier du monde,
contribuant ainsi à au développement des flux de marchandises internationaux. On
tient donc là dès éléments d’explication de l’accélération de la
mondialisation.
https://www.youtube.com/watch?v=iXHKZcpZ0OM
https://www.youtube.com/watch?v=eGrPNpIuG24
https://www.dailymotion.com/video/xmb0l4