Document : L’analyse d’une historienne sur la situation dans les colonies après l'abolition de l'esclavage.

 

 

Le 27 avril 1848, la majorité des membres du gouvernement provisoire de la nouvelle République signait le décret d’abolition de l’esclavage et les décrets organiques qui instauraient, dans les colonies françaises, les libertés de réunion et d’expression, les droits civiques, l’accès à l’éducation pour tous, organisaient le travail et sanctionnaient le vagabondage. Guadeloupe et Martinique devenaient les premières colonies européennes des Caraïbes où s’appliquait le suffrage universel masculin pour la désignation de représentants à l’Assemblée nationale. Elles devenaient aussi des lieux quasi expérimentaux, l’année 1848 marquant le point de départ d’une politique d’oubli du passé surprenante par son ampleur, sa durée et son efficacité.

                  Au nom de la prospérité, était en effet lancé le slogan de la « réconciliation sociale ». Hors des cadres de la servitude, il apparaissait comme la seule voie de réussite de la politique coloniale républicaine. Le clergé et la presse étaient les médiateurs les plus efficaces des mots d'ordre officiels : travail, ordre public, oubli du passé. Les maîtres des terres, des plantations puis des premières fabriques théoriquement privés du pouvoir politique, allaient conserver de fait le pouvoir économique et disposer de l'écoute ministérielle. Les anciens esclaves devront se plier à cette apparence de nouvel ordre social. [...]

                  La réalité fut bien différente tant la République universaliste et assimilatrice eut du mal à faire face, dans ses colonies à l'épreuve des libertés publiques. Les décrets de 1848 contenaient en fait tous les recours légaux pour surveiller, réglementer, voire réduire la liberté tout juste acquise. Les premières élections législatives au suffrage universel masculin se sont tenues dans les colonies en août 1848 et juin 1849. Des clubs politiques, des organes de presse, des débats publics ouvraient une phase d'expression politique initiée par les loges maçonniques d'"hommes de couleurs libres" créées dans les années 1830. Les premiers taux de participation électorale atteignaient alors 65% en Guadeloupe et 70% en Martinique. Mais les commissaires de la République cherchèrent à contrôler cette effervescence en instaurant un rigoureux contrôle social. Dès septembre 1848, ils supprimaient la liberté de réunion et muselaient la presse par des droits de cautionnement exorbitants. [...]

Après l'instauration de livrets de travail et de passeports intérieurs obligatoires pour tout déplacement des "nouveaux libres" d'une commune à une autre, des arrêtés fixaient la "police du travail" en Martinique (1855) et en Guadeloupe (1857). Toute culture autre que celle de la canne à sucre et du caféier était surtaxée. Cette législation coercitive est restée en vigueur jusqu'à la fin des années 1870.  Quiconque souhaitait scolariser son enfant au-delà de 12 ans devait payer une taxe particulièrement dissuasive. Une série de mesures que Victor Schœlcher qualifiait, en 1872, d'"attentats à la liberté individuelle". [...]

Le dénuement des "nouveaux libres" était profond. Au Lamentin, en Guadeloupe, un géreur de plantation témoignait en juin 1848 : " la misère est à son comble ici". Il décrivait des "bandes" d'anciens esclaves errant dans la colonie " poussés par la faim et pour ainsi dire nus, ayant vendu pour la plupart leurs effets".

Nelly Schmidt, La liberté et après ?  L'Histoire, n° 353, mai 2010.

 

coercitive : qui exerce une contrainte.

Droit de cautionnement : sommes à payer pour pouvoir publier un journal.