L'émergence du tiers-monde

Fresque : La Guinée Conakry

 

Le 5 septembre dernier le président de Guinée Conakry, Alpha Condé était victime d’un coup d’Etat mettant fin à son troisième mandat présidentiel. Le 19 novembre nous assisterons à un spectacle évoquant la situation en Guinée Conakry, ancienne colonie française au lendemain de l’indépendance, sous la dictature du premier dirigeant guinéen, Sékou Touré. Aujourd’hui la situation reste incertaine dans ce pays du tiers-monde, deuxième producteur mondial de bauxite et pourtant classé au en 178ème rang mondial en terme d’IDH.

 

On peut donc se demander si l’histoire de la Guinée Conakry est révélatrice des enjeux de l’émergence du tiers-monde ? Le processus de décolonisation est-il conforme à ce qui s’est passé à la même époque ailleurs dans l’empire colonial français et dans le monde ? Quelles sont les étapes de cette décolonisation ? Le processus de décolonisation fut-il le même dans toutes les parties du monde et dans tous les empires coloniaux ? Peut-on établir une typologie de ces processus ? Le  concept de tiers-monde est-il donc pertinent pour décrire l'ensemble des pays issus de la décolonisation ?

Le Tiers-Monde désigne l'ensemble des pays issus le plus souvent de la décolonisation n'appartenant ni au bloc de l'est, ni au bloc de l'ouest. En référence au Tiers-état d'ancien régime, Alfred Sauvy désigne aussi ainsi les pays à la recherche du développement.          

IDH : indice de développement humain

I D’anciennes colonies …

a)     … comme la Guinée Conakry, qui fait partie de l’empire colonial français (HS)

En 1891, la France impose en Guinée un accord de protectorat. Mais très vite, malgré la résistance de Samori Touré, arrière grand-père de Sékou Touré, la elle finit par établir  l’autorité d’un gouverneur, relaye sur le territoire par des chefs de cercles. Les chefferies traditionnelles n’ont alors plus d’autorité. La France, pratique donc dans son empire colonial d’onze millions de km², l’administration directe, conformément à la doctrine de l’assimilation. C’est le cas notamment en Afrique occidentale française (AOF) et en Afrique équatoriale française (AEF). Mais elle prétend également par endroit ménager la souveraineté des autorités locales en établissant des protectorats comme au Maroc et en Tunisie. En Algérie, la logique est différente : il s’agit d’établir une colonie de peuplement.

Assimilation : dans le domaine politique, c'est la volonté de donner à terme aux peuples colonisés le même statut que les citoyens français. En réalité, cela ne concerne qu'une minorité et ce système accorde tous les pouvoirs à la métropole. En principe, c'est la théorie privilégiée par la France.                                                                                                                                                                           
Association : dans le domaine politique, elle consiste à maintenir les institutions locales et traditionnelles et à s'appuyer sur elles pour administrer les territoires colonisés. En principe, cette politique est promue par les britanniques en particulier par Sir Frederick Lugard (1858-1945), gouverneur du Nigeria dans le " Dual Mandate ". (Indirect Rule).

Protectorats (Maroc, Tunisie) : l'état protégé perd sa souveraineté dans le domaine de la politique étrangère et de la justice. Au Maroc, le sultan  maintient son autorité dans le domaine religieux. En réalité, l’essentiel du pouvoir est détenu par le résident français.

Colonie de peuplement : colonie destinée à faire l’objet d’une valorisation par un peuplement européen.

b)    ... expriment leur souhait d’accéder à l’indépendance…

Avant l’indépendance de la Guinée, Sékou Touré est l’un des fondateurs du Parti démocratique guinéen, affilié au Rassemblement démocratique africain (RDA). En 1946, le RDA est très proche du PCF et de l’URSS. Mais il n’est pas  le seul mouvement indépendantiste d’inspiration marxiste. Au même moment, le Viet-Minh d’Ho Chi Minh proclame l’indépendance en Indochine. Attention, tous les mouvements nationalistes de l’époque n’ont pas les mêmes références idéologiques. On peut en effet distinguer des mouvements traditionalistes dont les revendications s'appuient sur les valeurs locales traditionnelles (mouvement des frères musulmans en Egypte- ulémas en Algérie).Il y a également des mouvements modernistes pour lesquels la lutte pour l'indépendance doit passer par une modernisation de l'économie et de la société. (Néo-Destour de Bourguiba en Tunisie, l'Union Démocratique du Manifeste Algérien de Ferhat Abbas). En Inde, le Parti du congrès fondé en 1885, est plus difficile à classer. Gandhi n’hésite pas à mettre en avant des valeurs traditionnelles dans sa lutte, tandis que Nehru pense que des réformes sont nécessaires pour moderniser l’Inde. Il a d’ailleurs une certaine admiration pour le plan quinquennal soviétique.

 

c)   …dans un contexte  qui semble devenir favorable….

 

Dès la Seconde guerre mondiale, l'Éthiopie (Italienne depuis 1936) accède à l'indépendance en 1942 puis la Syrie et le Liban (placés sous mandat français par la SDN en 1920) en 1944. Dans les territoires placés encore sous domination coloniale, la légitimité de ceux qui demandent des droits supplémentaires est renforcée par leur participation à la guerre. Dans l’empire britannique, deux millions d'indiens ont combattu pour la couronne. Les forces françaises de la France libre sont en partie constituées de soldats d'Afrique noire et du nord. Des africains et des antillais (dissidents) participent ainsi au débarquement de Provence en août 44 comme le rappelle le film Indigènes. Par ailleurs, les puissances coloniales européennes sont affaiblies par la guerre. Par exemple, le 10 mars 1945, les japonais proclament une première fois l’Indépendance du Vietnam  pour gêner la France. De plus, les deux grandes puissances du moment, les Etats-Unis et l’URSS, se disent anticolonialistes. A Yalta, en février 45, Staline réclame l'indépendance des peuples colonisés. Enfin, avec la création de l’ONU se met en place une véritable tribune pour les revendications nationalistes. L’organisation joue d’ailleurs un rôle de médiatrice dans certains processus (Ethiopie-1945, Libye-1952). Les puissances coloniales font également des promesses à leurs colonies. En 1944, dans son discours de Brazzaville (Congo), De Gaulle promet une plus grande participation des peuples à la gestion de leurs territoires sans proposer l'indépendance. Mais en mai 45, à l’occasion de la libération, à Sétif en Algérie, éclate une émeute. Le drapeau algérien est brandi, 88 européens sont tués. La répression fait entre 20000 et 100000 (selon les sources) algériens tués dans le constantinois. Les britanniques promettent également une nouvelle constitution à l'Inde. Dans l'empire français le  travail forcé est aboli en avril 46 et en mai 46, la  citoyenneté est reconnue à tous les ressortissants des territoires d’outre-mer. Cependant, il n’est pour l’instant pas question d’indépendance pour les colonies.  

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Autonomie : statut d'un pays qui reste sous souveraineté étrangère mais qui obtient la responsabilité des affaires intérieures.

 

II …obtiennent leurs indépendances…

 

a) … en plusieurs étapes.

 De 1946 à 1954, la première étape de la décolonisation est essentiellement asiatique. 1946: Philippines (E-U); 1947: Inde- Pakistan(GB); 1948: Birmanie (G-B); 1949: Indonésie (Pays-Bas); 1951: Libye (Italie); 1953 : Laos (Fr) Cambodge (Fr); 1954 : Indochine.( accords de Genève)).De 1954 à 1964, la deuxième étape est essentiellement africaine. (1956: Maroc- Tunisie- Soudan (condominium anglo-égyptien) ; 1957 : Ghana ;1958: Guinée; 1960: Colonies françaises d'Afrique noire- Madagascar- Congo belge (Zaïre)-Nigeria- Somalie (Italie); 1961: Tanzanie (G-B); 1962: Algérie (accords d'Evian); 1963: Kenya (G-B); 1964: Rhodésie (Zimbabwe). A partir de 1965, il y a également des indépendances tardives. Elles concernent pour beaucoup des colonies portugaises et espagnoles ( 1968: Guinée équatoriale (Esp.); 1974: Guinée-Bissau (Port.); 1975: Mozambique- Angola- Cap-Vert -Sao Tomé et Principe (Port.); 1976: Sahara occidental (Esp.); 1990: Namibie (sous domination Sud africaine).Au total, le processus de décolonisation semble plus précoce dans l'empire britannique. Le Royaume-Uni semble adopter une attitude plus souple. Cependant, il convient de noter que les dernières colonies britanniques d'Afrique sont indépendantes après les dernières colonies françaises du même continent.

 

b)     …selon des processus différents.

 

« ... Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage... » Extrait d’un discours de Sékou Touré en réponse au général De Gaulle en 1958

 

Certaines indépendances sont acceptées ou négociées. En Inde, par exemple, Gandhi  (appelé Mohandas-la grande âme) use de la non-violence pour obtenir le départ des anglais (jeûnes, boycott et différentes formes de désobéissance civile). Mais certaines manifestations indiennes sont réprimées extrêmement brutalement. On ne peut parler d’indépendance strictement pacifique. La Grande-Bretagne représentée par Lord Mountbaten,  finit cependant par accepter l'indépendance de l'Inde en 1947. Le Royaume-Uni n’a pas le monopole des indépendances négociéesLa France accorde également l’indépendance  au Maroc et à la Tunisie en 1956 selon un processus comparable où de graves crises politiques avec violences aboutissent à la concession de l'indépendance. De plus, en 1958, elle propose à ses colonies d'Afrique subsaharienne de se prononcer par référendum pour  trois possibilités : conserver le même statut, (Côte française des Somalis, Comores), devenir des États autonomes au sein de la communauté française (la plupart des colonies africaines)  ou devenir indépendantes. C’est ce choix que fait la Guinée Conakry dès 1958. De Gaulle en veut particulièrement à Sékou Touré et au Guinéens  d’avoir fait le choix de la séparation immédiate. Les expatriés français pour la plupart quittent immédiatement le pays. Certains équipements sont détruits dans une logique de terre brulée. En 1960, les autres colonies africaines françaises qui avaient opté pour la deuxième solution deviennent indépendantes mais avec des liens diplomatiques et économiques très étroits avec la France (France-Afrique).

 

Certaines décolonisations sont refusées de prime abord. C'est le cas à Madagascar ou en mars 1947, la France réprime l'insurrection en faisant plusieurs milliers de morts. C'est le cas aussi en Indochine (1946-1954), en Algérie (1954-1962). Cependant, la France n’est pas la seule à connaître des indépendances difficiles. Ainsi les britanniques répriment-ils très brutalement révolte des Mau-Mau au Kenya en 1952. Les Pays-Bas quittent  l’Indonésie après un long conflit (1947-1949). Les indépendances de  Angola (1961-1975), de la Guinée-Bissau (1963-1974) et au Mozambique (1964-1975) sont également obtenues à l’issue de guerres meurtrières.

III puis cherchent à s’affirmer politiquement …


a) …  en prônant un  non alignement …


Ce mouvement se développe d'abord en Asie où les indépendances sont plus précoces. Les représentants des gouvernements asiatiques se réunissent à deux reprises à New Delhi en 1947 et en 1949. A l'ONU est formé un groupe Afro-asiatique qui tente de promouvoir une politique indépendante des deux blocs.                                                                                                                                              
Du 18 au 25 avril 1955, a lieu la Conférence de Bandung en Indonésie. Elle est présidée par Sukarno. Sont représentés 29 pays, soit la moitié de l'humanité et 8 % des richesses : Afghanistan, Arabie Saoudite, Birmanie, Cambodge, Ceylan, Chine populaire, Côte de l'or ( Ghana), Egypte, Ethiopie, Inde, Indonésie, Irak, Iran, Japon, Jordanie, Laos, Liban, Libéria, Libye, Népal, Nord- Vietnam, Pakistan, Philippine Soudan, Sud- Vietnam, Syrie, Thaïlande, Turquie, Yémen.                                                                                                                
Les résolutions adoptées sont les suivantes : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, souveraineté et égalité des nations, refus de toute pression des grandes puissances, règlement pacifique des conflits, désarmement, interdiction de l'arme atomique, condamnation du colonialisme et proposition de la création d'un fonds des nations unies pour le développement. Remarque : Au sujet de Bandoung, dans un contexte où les indépendances africaines n'étaient pas acquises, le sénégalais Léopold Sedar Senghor a déclaré que ce fut " un coup de tonnerre dans un ciel serein".  A l'occasion de cette conférence émerge l'idée du non-alignement.

La Guinée Conakry indépendante s’inscrit aussi au début dans une logique de non-alignement. Au nom du panafricanisme,  elle tente d’ailleurs de s’associer au Ghana en 1959  en 1960 puis au  Mali.

À Accra, en 1958, le Ghanéen Nkrumah inaugure une série de conférences panafricaines qui aboutissent en 1963, à Addis-Abeba, à la création de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).Parmi les principes affirmés par l'OUA devenue entre-temps Union Africaine, il y a la solidarité entre les États africains, le respect des frontières issues de la colonisation, non-ingérence et respect de la souveraineté des états. Cependant, elle peine à maintenir la paix sur le continent et elle tolère dans ses rangs les pires dictateurs.

La notion de totalitarisme fut ensuite définie à l’occasion de la conférence de Belgrade par Tito, Nehru et Nasser en 1961.

En 1966 à la Havane, les pays non alignés appellent à la lutte anti-impérialiste. On sent déjà à cette occasion qu'il est difficile pour les pays du tiers-monde de ne pas tomber dans l'un ou l'autre des deux camps. En 1973 à Alger, les pays non-alignés revendiquent un nouvel ordre économique mondial.

Panafricanisme : Doctrine politique, mouvement tendant à regrouper, à rendre solidaires les nations du continent africain.
Non-alignement: Mouvement réunissant de nombreux pays du tiers-monde et la Yougoslavie refusant la domination des deux grandes puissances.


b) … difficile à tenir.                                                                                                                                                                
Mais en réalité ce non-alignement est difficile à tenir. Par exemple,  Ahmed Sékou Touré se rapproche assez vite des soviétiques avec lesquels il noue des accords de partenariat économique. Sur le plan intérieur, confronté à ceux qui lui reprochent ses dérives autoritaires, il fait régner la terreur en réprimant brutalement l’opposition. On estime à 50 000 le nombre de victimes de cette répression entre 1958 et 1974. Le camp de Borio est resté tristement célèbre pour les tortures qui y furent pratiquées.

Rares sont les pays nouvellement indépendants qui échappent totalement à l'influence d'une des deux superpuissances. L’Egyptien Nasser se rapproche des soviétiques. Alors que le Pakistan est pro-occidental. Par ailleurs, l’influence des anciennes métropoles se fait encore sentir dans les anciennes colonies. La France conserve des relations économiques (franc CFA) et diplomatiques privilégiées avec certains dirigeants africains. Elle signe même avec certains d’entres des accords de défense. On parle alors de réseau France-Afrique pour désigner ses relations privilégiées et parfois secrètes.


c ) la diversification des tiers-monde.

Cette diversification des tiers-monde s'accélère à partir de 1970. Elle est pour beaucoup liée à la variété des modèles de développement choisis et à leurs fortunes diverses.                                                                                                                                      

Dans les années 60, la Corée du Sud, Taiwan, Singapour et Hong Kong furent les premiers pays d'Asie orientale à choisir sur le modèle japonais, un développement par étapes successives allant dans le sens d'une ouverture croissante de leurs économies. Aujourd'hui, ils ne font déjà plus partie du Sud ou du tiers-monde. Ce sont des NPIA, Nouveau Pays Industriels Avancés ( Remarque : certains désignent par NPIA, des Nouveaux Pays Industriels Asiatiques).

Dans les années 70, d'autres pays asiatiques firent le même choix de développement : la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande, l'Indonésie. Ce sont des NPI ( Nouveaux Pays industrialisés) . Le Mexique et le Brésil sont aussi qualifiés de NPI, même si les modèles de développement furent différents. Voir la leçon de géographie sur le Brésil.

Seulement, un certains nombre de pays, pour beaucoup en Afrique, sont restés à l'écart de ce développement.

En 1968, les Nations Unies créèrent donc la notion de PMA (pays les moins avancés). Ce sont les pays les plus pauvres. Leurs PIB/hab, leurs taux de scolarisation et leurs niveaux d'équipement industriel sont faibles Leurs économies sont peu diversifiées. On en compte aujourd'hui 48, situés pour la plupart sur le continent africain. Parmi ces PMA, on peut citer, la Guinée Conakry  l'Ouganda, Haïti, le Rwanda.         
Les Pays à revenus intermédiaires sont des pays qui n'ont pas les handicaps des PMA mais qui tardent cependant à se développer durablement. Le cas de l'Algérie qui a tenté de se développer sur un modèle socialiste d'industrie industrialisante est à ce titre intéressant. La question qui se pose à son sujet est de savoir qui du modèle ou des dirigeants corrompus est responsable des difficultés persistantes de l'Algérie.

Les pays exportateurs de pétrole, pays "riches mais non-développés" selon Paul Bairoch, ont largement profité de l'augmentation du prix du baril qu'ils ont largement organisée dans les années 70. Seulement aujourd'hui encore, l’industrialisation et les progrès sociaux sont insuffisants .

Conclusion générale : Le cas de la Guinée Conakry est donc représentatif de l’affirmation du tiers-monde à l’issue de la décolonisation.  Même si le pays se distingue dans l’empire colonial  français par les conditions de son accès à l’indépendance, on retrouve chez Sékou Touré la tentation dans un premier temps du non-alignement avant un rapprochement rapide avec l’URSS dans le contexte de la Guerre Froide. Sur le plan politique, la démocratie ne s’est pas imposée comme dans de nombreux Etats issus de la décolonisation. Sur le plan social et économique, la population Guinéenne  peine aujourd’hui encore à voir ses besoins les plus élémentaires satisfaits comme dans de nombreux territoires anciennement colonisés. L'expression tiers-monde désigne donc bien un ensemble d’Etats désireux d'avoir un rôle sur la scène internationale en dehors des deux grands blocs au moment des indépendances. Elle finit par s’appliquer à un ensemble de pays marqués par des difficultés de développement. Aujourd’hui, l'expression évoque des réalités très contrastées. Il est donc peut-être plus pertinent d'utiliser l'expression tiers-monde au pluriel pour rendre compte d'une réalité plus complexe

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