Patrimoine :
de la transmission entre individus au « patrimoine
mondial » de l’humanité.
« Tant et si bien qu’on en vient
à penser que le véritable critère du patrimoine n’est ni l’art ni l’histoire,
mais la conscience intime du groupe social que tel objet appartient
effectivement à son patrimoine » Eugène Ollivier, anthropologue, 1987
Le mot patrimoine
vient du latin patrimonium qui veut
dire « l’héritage des pères ». Dans
cette acception restrictive, il désigne alors un bien propre voire individuel.
Dans son sens collectif, le patrimoine désigne l’ensemble des richesses d’ordre
culturel, matérielles et immatérielles, appartenant à une communauté. En
résumé, le patrimoine est défini
comme l'ensemble des biens hérités du père, de la famille et, par extension, de
la communauté.
Patrimoine, héritage considéré
collectivement comme digne d’être conservé pour l’avenir.
Comment définir le patrimoine ? Quelle est
l’histoire de cette notion ?
I Le
patrimoine est une notion ancienne…
a)
…qui
désigne des biens qui revêtent une
valeur particulière pour un communauté
Le patrimoine est certainement aussi ancien que
les premières civilisations. C’est l’un
des enseignements de l’essai de David Graeber et David Wengrow, Au commencement était ...une autre
histoire de l’humanité. Avant même l’invention de l’écriture et même de
l’agriculture des sociétés, même nomades, s’organisent en ayant conscience de
posséder un patrimoine commun qu’il soit lié à des considérations sociales,
politiques ou religieuses. Le phénomène
se confirme dans l’antiquité. En en 225 av. J.C., le scientifique grec Philon
de Byzance recense les sept merveilles du
monde d’alors. Très tôt, les romains
ont souhaité légiférer pour proteger ce patrimoine. Dès 44 av. J.C. par
exemple, une loi (senatus consulte)
interdit la vente de matériaux provenant d’un bâtiment détruit. Il
s’agit semble-t-il de la première trace
d’une volonté de protéger un patrimoine collectif urbain.
b)
A la Renaissance, il y a une volonté de protéger le
patrimoine antique.
La volonté
de protéger le patrimoine ré-émerge à la Renaissance. Pendant cette période
de renouveau artistique et intellectuel qui s’étend du XIIIe au XVIe siècle, le Moyen Âge est méprisé mais l’Antiquité est célébrée. Cette
remarque suffit à démonter que l’intérêt
patrimonial est une notion relative. En 1462, un édit papal pour la ville
de Rome interdit de dégrader les monuments antiques. Les fouilles se
multiplient, surtout en Italie à la recherche de vestiges et d’objets antiques.
Les premiers musés privés apparaissent.
En France, l’étude et la recherche des vestiges patrimoniaux français (mobiliers
ou immobiliers) commencent dès le 16e siècle mais c’est alors le fait d’une
élite restreinte.
II Le patrimoine
devient un bien national à protéger avec la Révolution française.
a)
Destruction-protection pendant la Révolution française.
La Révolution
française est marquée par de nombreuses destructions. Des biens de la
noblesse et de l’église sont pillés, détériorés dès 1789. Un peu plus tard,
l'abbé Grégoire invente en 1794, le mot vandalisme,
en référence aux Barbares qui ont saccagé Rome en 455. Il dénonce alors les destructions de monuments et
d'œuvres d'art par les armées républicaines. Mais c’est dans ce même
contexte qu’émerge l’idée d’un
patrimoine public à protéger. En effet, le 2 octobre 1789, l’Assemblée
Constituante, nationalise les biens du clergé. En 1790, l’Assemblée
constituante ordonne que soit dressé un inventaire
des biens du clergé et de la noblesse car ils représentent un intérêt pour
la nation. Dès 1790, est créée une Commission
des Monuments. La Commission des Arts lui succède rapidement avec comme
objectif de sauvegarder tout ce qui peut
l'être dans ce contexte agité. Des dépôts
lapidaires sont alors créés. Certains deviendront ensuite des musées nationaux.
Vandalisme : fait de détruire
ou de détériorer des œuvres d’art ou, plus largement, des biens qu’ils soient
publics ou privés.
b)
Le XIXème siècle consacre la définition classique du
patrimoine.
C’est à
partir de 1830, sous Louis-Philippe (Monarchie de Juillet), que se
met en place une véritable politique
patrimoniale. Guizot, député et
ministre de l’Intérieur crée la charge d’inspecteur des Monuments Historiques
qui fut rapidement confiée à Prosper
Mérimée en 1834. Voyageant dans toute la France, il recense les bâtiments
remarquables nécessitant une protection. En 1837 sont créées les monuments historiques. Ainsi en 1840,
est établie une liste de 880 monuments
à restaurer. Il impose le jeune architecte Eugène Viollet le Duc
(1814-1879) pour prendre en charge certains d’entre eux. A une époque où le Moyen-âge est réhabilité notamment
par le romantisme, c’est lui qui
assure la sauvegarde de Notre-Dame de
Paris de la cité de Carcassonne non sans prendre quelques libertés avec la
réalité architecturale locale et médiévale.
III Vers
une définition plus large du patrimoine
a)
L’émergence de la notion de patrimoine mondial
En 1945, est créée, dans le
cadre de l’ONU, l’UNESCO
(Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la science et la
culture). Cette institution a pour
mission, entre autres, de protéger le
patrimoine considéré d’intérêt mondial. Le patrimoine prend donc alors une dimension mondiale. C’est dans
cette logique, qu’à partir de 1964, l’UNESCO s’engage à démonter et déplacer les
temples d’Abou Simbel au Sud de l’Égypte, pour les protéger de l’inondation
dans le contexte de la construction du barrage d’Assouan. En 1964 toujours, la charte de Venise signée par 42 pays fonde
le conseil international des monuments
et des sites. En 1972, est créée la liste du patrimoine mondial.
b)
La diversification de la notion de patrimoine.
Jusqu’aux
années 1970, dans la continuité du 19ème siècle, le patrimoine est essentiellement considéré
comme matériel et bâti, monumental, architectural, rare et précieux. Mais à partir
des années 80, tout semble devenir
patrimoine. Certains parlent à ce sujet d’«inflation patrimoniale». On s’intéresse désormais plus au
patrimoine populaire, urbain, contemporain, rural, industriel et naturel.
Aujourd’hui,
tout, donc, ou presque, peut devenir
patrimoine du moment qu’il revêt un intérêt collectif (esthétique,
scientifique, historique, touristique) et qu’il est accepté par la communauté.
Peuvent donc faire patrimoine, l’architecture,
les monuments, les œuvres d’art, les objets du quotidien, A partir de 1972, la Convention du patrimoine de l’UNESCO prend en considération le
patrimoine culturel comme le patrimoine naturel. Des sites et les paysages sont mis en avant comme le cirque de Gavarnie
en 1997.
Mais désormais les biens
immatériels sont pris en compte. En 2003,
la Convention du patrimoine culturel immatériel (PCI) permet d’intégrer des
pratiques (transhumance -2023), des traditions intellectuelles, ou encore les données numériques
(charte de l’UNESCO sur la conservation du patrimoine numérique).
La notion de patrimoine
s’internationalise mais de façon incomplète. En 2018, sur les 1121 biens classés au patrimoine
mondial de l’humanité 529 étaient en Europe, 268 en Asie Pacifique, 142 en
Amérique latine, 96 en Afrique, 86 dans
les Etats arabes. Par ailleurs les critères retenus pour le classement sont
occidentaux ne sont pas adaptés à toutes
les cultures. Par exemple, la notion d’authenticité est liée aux matériaux
en Occident et au savoir-faire en Asie. Il est à noter que les pays les plus
impliqués dans la mise en œuvre de la Convention pour la sauvegarde du
patrimoine immatériel sont des
pays d’Asie.
Patrimoine culturel
immatériel :
ensemble des pratiques et savoirs dont
chacun hérite en commun, et qu'il s'efforce collectivement de faire vivre, recréer
et transmettre. Cela recouvre les expressions et traditions orales, les
pratiques sociales, les rituels, les événements festifs, les savoirs et
pratiques relevant des arts du spectacle, les savoir-faire artisanaux ou encore
les connaissances en lien avec la nature et l’univers.
Patrimoine
mondial de l’UNESCO :
appellation attribuée à des lieux ou des biens, situés à travers le monde,
possédant une valeur universelle exceptionnelle (UNSECO). 1199 biens culturels et naturels inscrits
à ce jour sur la Liste du patrimoine mondial.
Patrimonialisation : processus socio-culturel, juridique ou
politique par lequel un espace, un bien, une espèce ou une pratique se
transforme en objet du patrimoine.
Labellisation : distinction qui atteste d’une
qualité par inscription sur une liste fermée (exemple : la liste du
patrimoine mondial de l’Unesco)
Conclusion : La notion de patrimoine
est donc est polysémique et évolutive. D’une certaine façon, le patrimoine a
toujours existé. On constate finalement que la volonté de le protéger est
relativement précoce. Mais, la Renaissance, la Révolution Française, ou encore
l’après Seconde Guerre mondiale sont des moments marquants dans l’histoire de
la notion de patrimoine. Aux XIIIème-XVIème siècles, les élites s’intéressent à
l’héritage antique et cherchent à le protéger. Dans un contexte chaotique, la Révolution
Française marque l’avènement du patrimoine national digne d’être préservé.
Après les destructions de 39-45, on cherche à protéger le patrimoine digne d’intérêt pour l’ensemble
de l’humanité. Dans ces conditions, la
définition de patrimoine s’élargit. Il ne désigne plus uniquement, comme au 19ème
siècle, des objets et des monuments d’intérêt manifeste. Il peut être aussi
immatériel. Le patrimoine se diversifie donc.