Sujet : Les guerres d'aujourd'hui (depuis 1991) sont-elles les mêmes que celles d'hier ?

                Dans un contexte de fin de guerre froide, Martin Van Creveld, historien israélien, affirmait  dans « La transformation de la guerre » (1991) que les guerres conventionnelles entre États étaient en voie de disparition.  Par guerre, on peut entendre « un conflit armé à grande échelle opposant au moins deux groupes humains » comme la définit Bruno Tertrais.  L’image qui revient à l’esprit est souvent celle d’un conflit interétatique qui oppose après déclaration de guerre  des armées nationales en uniforme.

                On peut donc dans ces conditions se demander si les guerres d’aujourd’hui ne ressemblent plus à celle d’avant, si leur nature a évolué depuis. 

                Il est certes possible de démontrer qu’il existe un changement en matière de polémologie. Cependant, les guerres interétatiques n’ont pas totalement disparu et on observe la perpétuation de formes de conflits déjà observées auparavant. 

 

 

                Certes l’étude des conflits depuis la fin de la guerre froide fait apparaître des évolutions. En effet, pendant longtemps, c’est la guerre interétatique qui a semblé prédominer. On désigne ainsi, une guerre qui oppose un ou plusieurs Etats. La Seconde Guerre mondiale en offre une illustration. On peut citer également les différents conflits israélo-arabes comme la guerre d’indépendance en 1948-1949, la guerre des Six jours en 1967 ou encore la guerre du Kippour en 1973. Dans ces conflits s’affrontent en général des armées dont les organisations sont comparables. Ce sont leurs moyens et leur efficacité qui déterminent l’issue du conflit.

                Or on observe depuis la fin de la guerre froide, voir depuis 1945 que désormais le nombre de conflits intra-étatiques l’emporte sur celui des conflits interétatiques. Les conflits intra-étatiques se distinguent des précédents en ce sens qu’ils opposent des belligérants issus du même Etat. Pour le dire simplement, il s’agit de conflits internes à un Etat. Il peut s’agir de guerres civiles, d’insurrections, de tensions séparatistes. Depuis 1991, ces conflits se sont multipliés. Dès le début de la période qui nous intéresse nous avons vu la Yougoslavie se disloquer littéralement à l’occasion de plusieurs guerres qui opposaient les différentes nationalités qui la composaient entre 1991 et 1999. Sept Etats sont « nés » de ces affrontements. L’Europe n’a pas le monopole de ces affrontements. Sur le continent africain, les conflits dits ethniques se sont multipliés. La division du Soudan en 2011 est le résultat de ce type de conflit. C’est ce type de processus qui a abouti aussi à la naissance de l’Erythrée en 1993 contre le désir de l’Ethiopie.

                Dans ce contexte, certains spécialistes mobilisent à nouveau un concept qui date du 18ème siècle pour décrire de conflits contemporains. Ils parlent, en effet, de guerre irrégulière. Pour faire simple la guerre irrégulière est une guerre qui n’est pas une guerre conventionnelle. Elle  n’oppose pas des armées classiques. Elle ne distingue pas le front de l’arrière. Elle n’a pas donné lieu à une déclaration de guerre. C’est la raison pour laquelle, nombre d’observateurs assimilent les attaques terroristes à une guerre irrégulière.  Les attaques du 11 septembre 2011 organisées par la nébuleuse terroriste Al-Qaida ou encore ceux de Paris de Paris fomentés par Daesh (ou Etat Islamique) correspondent à cette définition.

                Cependant, l’expression est discutée. Certains lui préfèrent celle plus connue de guerre asymétrique. On entend par guerre asymétrique, un conflit qui oppose des forces déséquilibrées dont les modes opératoires sont différents. Dans ce contexte, les forces les plus faibles ont tendance à imposer à leurs adversaires des tactiques de guérilla ou de harcèlement. Depuis 1991, les exemples de conflits de ce type sont nombreux. En Syrie, depuis 2011 c’est ce type d’opposition que le dictateur Bachar Al-Assad tente de juguler avec l’aide de la Russie notamment.

On parle également parfois de guerre hybride.Ce concept est dans le même temps proche et distinct du concept de guerre irrégulière. On retrouve l’idée de modes opératoires non conventionnels (embuscades, attaques surprises) mais ces derniers sont associés à d’autres types d’opérations. Par exemple, la Russie de Vladimir Poutine est réputée pour chercher à combiner des moyens conventionnels, à des actes de piraterie informatique et des tentatives de déstabilisation. C’est ce qui est redouté dans le cadre de la guerre en Ukraine.

                Pour terminer, une partie de l’humanité a été surprise pour ne pas dire choquée de voir les Etats-Unis réaliser une guerre préventive en 2003 contre l’Irak de Saddam Hussein soupçonnée de soutenir le terrorisme international et de posséder des armes de destruction massives. Ils l’ont fait sans bénéficier de résolution de l’ONU leur en accordant l’autorisation. En effet, la guerre préventive n’a pas de fondement juridique suffisant en droit international.

 

 

Donc contrairement à ce qu’imaginait George Bush père dans un discours resté fameux de 1991, le monde d’après la guerre froide ne fut pas un monde de paix et la nature des conflits a semblé changer.

 

                Cependant cela n’est pas si sûr. La rupture n’est peut être pas si radicale depuis 1991. Pour commencer, les conflits interétatiques n’ont pas disparu.  On pourrait multiplier les exemples. Dès la fin de la Guerre Froide, une vaste coalition internationale s’est formée pour défendre le Koweït face à l’agression Irakienne. Cette guerre du Golfe de 1991, illustre exactement la définition d’un conflit interétatique, conflit entre deux voir plusieurs Etats. Plus récemment, un très violent conflit a opposé l’Ethiopie à l’Erythrée entre 1998 et 2000 faisant près de 70 000 victimes. Enfin, qu’est ce que l’agression de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, si ce n’est une guerre inter-étatique. Ainsi de la même façon que les Etats n’ont pas disparu depuis la fin de la guerre froide, les conflits les opposant n’ont pas totalement cessé.

                Malheureusement, on peut craindre l’apparition à l’avenir d’autres conflits interétatiques.  Pour rappel, les tensions entre l’Inde et le Pakistan, demeurent.  Ce sont rappelons le, deux puissances nucléaires. La Chine suscite l’irritation de nombreux voisins pour des raisons territoriales comme l’illustrent les enjeux de la mer de Chine méridionale. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.     

                A ce stade de la réflexion, il est possible de démontrer que depuis le 19ème siècle on observe une forme de continuité dans les conflits. Aujourd’hui les conflits sont des guerres totales, qui abolissent la frontière entre le front et l’arrière, où tous les moyens qu’ils soient technologiques, économiques ou humains sont mobilisés pour l’emporter. Certains voient dans les guerres révolutionnaires et napoléoniennes des guerres de masse assimilables à des guerres absolues telles que définies par Clausewitz prenait alors les conflits menés par la France à ce moment là comme exemple de guerre destinées à renverser l’adversaire. Le concept est lui aussi discutable historiquement notamment quand on rappelle que les levées de masses révolutionnaires sont d’abord chronologiquement destinées à défendre la France et la révolution face à la coalition des monarchies européennes.

                Il est intéressant de noter également que dans le contexte de l’occupation napoléonienne de l’Espagne s’est développé et généralisé une forme de conflit dont l’histoire a gardé le nom : la guérilla. Elle fut adoptée par les Espagnols pendant les six ans que dura le conflit entre 1808 et 1814. La guerre asymétrique n’est donc pas une nouveauté de l’après guerre froide. On peut le confirmer en étudiant les conflits périphériques de la Guerre Froide. Certains d’entre eux ont donné lieu à ce type d’opposition du faible au fort. La guérilla fut notamment l’une des stratégies adoptées par le Vietminh et le Viêt-Cong pendant les guerres du Vietnam, même s’il y eu des batailles plus conventionnelles comme à Dien Bien Phu en 1954 ou à l’occasion du Têt en 1968. L’URSS a également été confrontée à ce type de conflit en Afghanistan entre 1979 et 1989. Ce n’est pas un hasard si depuis, l’engagement prolongé des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak a été comparé à la guerre du Vietnam.

                Nous pouvons poursuivre notre démonstration en notant qu’il y eu aussi des exemples de conflits préventifs avant la fin de la Guerre Froide. Ainsi, la guerre des Six jours en 1967 peut-être analysée comme une guerre voulue par Israël pour se prémunir d’une attaque de ses voisins arabes égyptiens et Irakiens.

                Pour terminer, la Guerre Froide s’est traduite par l’absence de conflit direct opposant des puissances nucléaires. Raymond Aron disait alors : « Paix impossible, guerre improbable ». Finalement, bien heureusement, la dissuasion nucléaire a empêché le recours à ce type d’arme après la guerre froide dans une sorte d’équilibre de la terreur  généralisé. Seul Vladimir Poutine semble verbalement en rupture avec ce principe quand il met en alerte, la « force de dissuasion » russe le 27 février 2022. 

 

Jusqu’à récemment, on pouvait avoir le sentiment que les guerres interétatiques et conventionnelles devenaient plus rares. En Europe, les sociétés avaient même oublié ce que pouvait être un conflit de haute intensité. D’autres types de conflits se sont multipliés. Ils opposent des groupes entre eux ou des factions aux autorités. Ils mobilisent les moyens du faible face au fort.

Mais des constantes demeurent. Les guerres interétatiques n’ont pas totalement disparu et on observe que certaines particularités des conflits observées aujourd’hui étaient déjà perceptibles précédemment.

Ainsi aujourd’hui l’agression Russe en Ukraine pose des questions que posait déjà Clausewitz au 18ème siècle. Vladimir Poutine cherche-t-il à renverser définitivement son adversaire ou envisage-t-il plutôt de tenir des territoires annexés. Autrement dit, le conflit ukrainien s’inscrit-il dans la lignée des guerres absolues ou dans celle des guerres réelles ?