Etude critique de document

Sujet : 1931-1945 : guerres et paix. Discours d'Harry Truman, 9 août 1945.

               

                Le document proposé à l'étude est un discours radiodiffusé prononcé par Harry Truman, le 9 août 1945. Il s'agit d'un texte officiel et public, aujourd'hui archivé par le Department of State Bulletin. Le 9 août 1945, Harry Truman s'adresse à la nation. Ce n'est que depuis peu qu'il dirige les Etats-Unis. Il a succédé à Franklin Delano Roosevelt décédé en avril 1945. On moment où il s'exprime, la Seconde Guerre mondiale est terminée en Europe depuis les 7-8-9 mai 1945. Truman rentre d'ailleurs de la conférence de Potsdam dans la banlieue de Berlin où il a  poursuivi  les négociations entamées par Roosevelt avec Staline.Ce discours est destiné bien entendu aux citoyens américains. Mais il s'adresse aussi au Japon et à sa population. En effet, à l'heure où Truman s'exprime Hiroshima a déjà été bombardée.

 

                On peut donc s'interroger sur l'image que ce discours donne du Second conflit mondial et de l'évolution des relations internationales dans le contexte de l'été 1945.

 

Dans les premières lignes de ce texte apparaissent les caractéristiques d'une guerre dont il faut peut-être revoir la chronologie.  Les considérations sur les négociations qui eurent lieu entre 1943 et 1945 et sur l'utilisation de la bombe atomique permettent de comprendre comment la guerre fut terminée. Mais il y a dans le propos d'Harry Truman les signes d'un nouvel affrontement qui s'annonce.

               

                Quelques précisions chronologies sont nécessaires pour éclairer les propos d'Harry Truman au sujet de la Seconde Guerre mondiale. Il convient pour commencer de déterminer l'origine de ce conflit.

                Le président américain rappelle les responsabilités d'Hitler et des nazis dans le déclenchement de la guerre en Europe. Il les désigne en utilisant  l'expression "bandits" pour évoquer les " dirigeants allemands". A l'heure où il s'exprime, Hitler et Goebbels se sont suicidés. D'autres responsables nazis sont en fuite ou attendent leur jugement décidé à la conférence de Potsdam. Il est vrai qu'à partir de 1934, Hitler multiplie les provocations en mettant en cause les clauses du traité de Versailles. Truman souligne d'ailleurs que son pays ne veut pas commettre les mêmes erreurs qu'en 1919 au sortir de la Première Guerre mondiale. Désormais, les Etats-Unis ne réclameront pas des  "réparations en espèces". Il ne souhaite pas qu'une fois de plus le discours nationaliste prospère sur la prétendue sévérité des conditions de paix imposées à l'Allemagne. C'est en dénonçant le prétendu "diktat" de Versailles qu'Hitler engage la remilitarisation de la Rhénanie en 1936. Il multiplie les provocations comme l'Anschluss au détriment de l'Autriche et l'annexion du territoire des Sudète en 1938. Pour finir, son attitude belliciste est confirmée par la participation de l'Allemagne à la guerre civile espagnole aux côtés des nationalistes de Franco. Ce conflit peut être considéré sur le plan militaire comme une préfiguration de ce que fut la Seconde Guerre mondiale.  Enfin,  en octobre 36, Hitler signe avec Mussolini l'Axe Rome-Berlin. Cette alliance est confirmée en  mai 1939 par le Pacte d'acier auquel le Japon s'associe en 1940. Finalement, en septembre 1939, l'invasion de la Pologne déclenche la Seconde Guerre mondiale...en Europe !!!

                Mais en Asie, le conflit débute bien avant. Dans son discours Truman évoque longuement le "Japon" or ce dernier est à l'origine du conflit dans cette partie du monde. Dans ce pays, au début des années 30, les nationalistes et les militaristes prennent le pouvoir. Ainsi en 1931, le général Tojo forme-t-il un gouvernement à majorité militaire. Le Japon se lance alors dans une politique d'expansion qui se traduit par l'invasion de la Mandchourie en 1931 et une déclaration de guerre contre la Chine en 1937. Les ambitions du Japon se tournent ensuite vers l'Asie du sud-est où il prétend étendre son  "Aire de coprospérité ".          Dans ces conditions, il menace directement  les intérêts américains. Mais pour les États-Unis, le conflit ne débute véritablement qu'en 1941. Harry Truman rappelle d'ailleurs les conditions de cet engagement. Il souligne que le Japon a "attaqué sans prévenir à Pearl Harbor", coulant sur place de nombreux navires rassemblés à Hawaï. Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que les Etats-Unis étaient au courant de cette attaque. Une chose est sure cependant : cette agression provoque leur entrée en guerre dès le 8 décembre. Avec la durée, l'extension est l'une des caractéristiques de cette guerre.

                D'autres aspects du discours d'Harry Truman confirment que cette guerre est une guerre totale. Pour commencer, c'est une guerre  qui annihile la distinction qui pouvait exister entre le front et l'arrière. Harry Truman dit d'ailleurs au sujet de l'Allemagne que "son économie et son peuple sont dévastés". Il faut dire que la Seconde Guerre mondiale est la guerre des bombardements stratégiques. Ils sont effectués au-delà de la ligne de front ennemie et cherchent plus à toucher les infrastructures industrielles, les réseaux de transports et de communications et les populations civiles que les troupes ennemies. En Allemagne, les villes sont rasées à 70 %. La ville de Dresde est l'une des plus touchées. Dans ces conditions, en Allemagne comme ailleurs, la Seconde Guerre mondiale fait énormément de victimes civiles . Pour l'ensemble du conflit, on compte plus de victimes civiles que de victimes militaires. Il convient de noter au passage une lacune majeure dans ce discours. Harry Truman ne fait jamais référence aux victimes des crimes de masse, des génocides commis par les nazis. Pourtant, les centres de mise à mort ont déjà été libérés par les alliés.

                C’est une guerre qui utilise aussi des moyens psychologiques. Truman signale que le peuple Allemand « soutenait docilement » ses dirigeants. On peut y voir l’effet de la propagande nazie. On constate également, que le président américain lui-même se livre à une entreprise de communication qui s’adresse à l’opinion publique américaine.

                Dans cette guerre totale, les moyens technologiques sont aussi mobilisés. En 1942, les alliés gagnent la maîtrise de l'Atlantique nord sur la kriegsmarine grâce à l'invention du système de détection ASDIC. En 1945, Hitler a le rêve fou de finalement l'emporter grâce aux V1 et V2 et aux messerschmitt 262. Harry Truman fait référence à cette course à l'innovation. Il dit : " nous avions que nos ennemis faisaient des recherches". Il ajoute " C'est pourquoi nous nous sommes sentis obligés d'entreprendre les longs travaux de recherches et de production. La Seconde Guerre mondiale est donc aussi une guerre technologique.

 

                 C'est un point  qui est confirmé par les conditions de la fin du conflit.

 

En effet, depuis 1943, les alliés qui progressent en Méditerranée et dans le pacifique préparent la fin de la guerre. Cette année là débute une série de conférences destinées à préparer la fin de la guerre.

                 La première de ces conférences se tient à Téhéran. Le démembrement de l’Allemagne et le partage de l’Europe en zones d’influence y sont décidés. Staline y obtient le principe du déplacement des frontières de la Pologne vers l'ouest. Enfin, un débarquement en Normandie à partir de mai-juin 1944 est prévu.

                Dans ces extraits, Harry Truman souligne que c'est son prédécesseur  F. D. Roosevelt qui avait participé aux deux  premières conférences. Il  évoque plus particulièrement les conférences de Yalta et de Postdam dans la banlieue de Berlin. Du 4 au 11 février 1945,  la conférence de Yalta  en Crimée réunit Staline, Churchill et Roosevelt. Elle est destinée à hâter la fin de la guerre. Staline s'engage à déclarer la guerre au Japon dans les trois mois qui suivront la capitulation allemande. On cherche alors à régler le sort de l'Allemagne. Le  jugement des criminels de guerre est prévu. La  partition et l'occupation de l'Allemagne par les quatre alliés est organisée . Les trois dirigeants veillent aussi à créer les conditions d'une paix durable dans le monde. La création de l'ONU envisagée à Téhéran est confirmée par l'annonce de l'organisation de la conférence de San Francisco. Sur le plan politique, les trois grands s'engagent à établir des élections libres dans les territoires libérés.

                Cette conférence est complétée par la conférence de Potsdam qui réunit cette fois, en juillet-août 1945, Staline, Attlee et Truman. Cette conférence annonce la démilitarisation, la dénazification et la décartellisation de l'Allemagne ( les 3 D).Elle prévoit les réparations que l'Allemagne doit verser et accepte l'expulsion d'Europe de l'est des populations germaniques.

                La décision de Yalta de créer une organisation destinée à maintenir la paix dans le monde aboutit le 26 juin 1945. Ce jour là, la charte qui donne naissance aux Nations Unies est adoptée à San Francisco. Harry Truman y fait  d'ailleurs référence explicitement  à la fin de son discours. En créant l'ONU, cette conférence jette les bases de la sécurité collective à venir. Mais la guerre n'est pas encore terminée. 

                Certes en Europe, les armistices des 8 et 9 mai mettent fin au conflit mais quand se tient la conférence de Potsdam, les hostilités se poursuivent dans le pacifique. Cette progression se révèle longue et coûteuse en hommes. Pour écourter le conflit le président Truman décide d'utiliser la bombe atomique. Il dit dans son discours : "Ayant découvert la bombe nous l'avons utilisée".  Effectivement, le 6 août une première bombe, indécemment baptisée Little Boy, est larguée sur la ville d'Hiroshima. Dans son discours Truman précise que cet objectif était militaire. Or pour l'essentiel, les 75 000 victimes de ce premier bombardement nucléaire sont des civils. Il est vrai que le 9 août 1945, Harry Truman n'est pas en mesure d'évaluer les conséquences à long terme de cet acte. Il sait cependant que ce que coûtent en vies humaines les bombardements stratégiques. En mars 1944, le bombardement de Tokyo au napalm par les américains fait 100 000 morts. Pour l'essentiel, les victimes sont des civils. On sait aujourd'hui grâce à l'enquête menée par le US strategic bombing survey, que dans ces conditions, les autorités japonaises envisageaient déjà sérieusement une capitulation avant décembre 1945.

                Or six mois plus tard, Truman décide de l'usage de l'arme nucléaire qu'il justifie en expliquant qu'il souhaite ainsi "écourter l’agonie de la guerre,[et] sauver les vies de plusieurs milliers de jeunes Américains". S'il est vrai que les responsables militaires américains ont évalué les pertes engendrées par des opérations classiques de reconquête à plusieurs centaines de milliers d'hommes, on sait aujourd'hui que ces chiffres étaient exagérés. Harry Truman prétendra plus tard avoir épargné la vie d'un demi millions de soldats américains.

                Le président américain profite ensuite de ce message pour avertir de l'imminence d'un nouveau bombardement. Il "implore les civils japonais de quitter les villes industrielles immédiatement et de se soustraire à la destruction". Mais que faut-il penser de cette précaution qui ne précède que de quelques heures le bombardement de la ville de Nagasaki. Ce second bombardement pose donc un problème moral majeur.  Plusieurs questions restent en effet ouvertes. Pourquoi les États-Unis n'ont-ils pas attendu plus longtemps que le Japon capitule ? Pourquoi avoir largué cette nouvelle bombe d'un autre type ? S'agissait-il de réaliser une expérience ? Doit-on, comme l'historien PMS Blakett, considérer que « cet acte est le premier acte diplomatique d’importance de la guerre froide à l’encontre de l’URSS » ?

 

                Toujours est-il que le 2 septembre le Japon capitule. Or dès 1945 se profilent les enjeux d'une nouvelle guerre. 

 

                En effet dans ce discours s'annonce la guerre froide. Cette guerre qui a marqué la seconde moitié 20ème siècle est un conflit idéologique qui oppose deux superpuissances, organisées autour de deux blocs. Chacune d'entre elle cherche dans une lutte d'influence permanente à diffuser son modèle politique, économique,culturel. La course à l'armement fait qu'elles ne s'affrontent jamais directement mais elles sont impliquées dans de nombreux conflits périphériques. On peut démontrer que ce texte contient les prémices de ce nouvel affrontement.

                En 1945, Truman souligne que les relations avec l'URSS sont plutôt bonnes. Il précise "... je me suis aisément entendu avec le général Staline". Il est vrai qu'à ce moment là, les deux alliés coopèrent pour conclure la guerre. A Yalta nous l'avons vu Staline, s'est engagé à entrer en guerre contre le Japon dans les  90 jours  qui suivraient la défaite de l'Allemagne. Il tient sa promesse puisque la veille du discours de Truman, l'armée rouge envahit la Mandchourie annexée par le Japon.

                Cependant la rivalité entre les deux superpuissances s'annonce. Harry Truman affirme que "sa nation est la plus puissante au monde – peut-être la nation la plus puissante de toute l’histoire". Il est vrai que sur le plan économique, dans les premières lignes, il  ne manque pas de souligner que le territoire de son pays n'a pas été touché directement pas le conflit. Il parle alors de "terre épargnée". Dans ce contexte, les Etats-Unis ont résorbé la crise des années 30 grâce à l'effort de guerre. Ils ont même augmenté leur production industrielle de 75 %. Au sortir du conflit, ils réalisent près de 50% de la production mondiale. Ils ont désormais la suprématie financière car beaucoup de pays sont endettés vis à vis d'eux et ils détiennent 80 % du stock d ' or mondial (en dehors de l ' URSS ).

                Quand Harry Truman s'exprime la course à l'armement est d'ores et déjà entamée. Il insiste sur le fait que les Etats-Unis ont gagné la "course à la découverte " contre les Allemands. Il souligne cependant qu'il souhaite cependant conserver avec le Royaume-Uni, le monopole de cette arme de dissuasion. Mais il sait que cette avance ne saurait durer. Dès 1949, les soviétiques sont à leur tour en mesure de produire une bombe A.

                La guerre froide est aussi un conflit idéologique qui oppose deux modèles. Or dès 1945, Harry Truman affirme les valeurs qui fondent son pays. Il considère d'ailleurs que la victoire des Etats-Unis est celle "d'un mode de vie sur un autre".  La religion figure parmi les piliers du modèle américain. Le texte en contient de nombreux témoignages. Harry Truman est " reconnaissant à Dieu tout-puissant". Il remercie également "Dieu". Pendant la guerre froide, ce principe a souvent été opposé à l'athéisme supposé des communistes.     

                Pour continuer, on sent déjà dans le texte que l'Europe devient l'enjeu de l'affrontement de deux modèles politiques. Ainsi, Harry Truman souligne-t-il qu'à Yalta, Roosevelt et Churchill ont obtenu des garanties sur le devenir politique des pays libérés. Ainsi dit-il : "À Yalta, vous vous en souviendrez, il avait été convenu que les trois gouvernements assumeraient une responsabilité commune pour contribuer à rétablir, dans les pays libérés et dans les États satellites d’Europe, des gouvernements largement représentatifs des éléments démocratiques de la population. Cette responsabilité est toujours d’actualité. [...]". On sent poindre dans son discours un certain nombre d'inquiétudes concernant la volonté de certains Etats de s'imposer dans les territoires libérés. Il affirme avec une forme de prémonition : "Ces pays ne doivent en aucun cas constituer les sphères d’influence d’aucune puissance. [...]". Or déjà, l'URSS place ses pions  en Europe. Des partis communistes participent au pouvoir ou prennent le pouvoir en Yougoslavie, Albanie, Roumanie, Bulgarie. Officiellement, la guerre froide débute en 1947. Mais ce texte nous confirme que cette chronologie peut être révisée.

 

                Ce texte est donc extrêmement riche compte tenu de ce qu'il dit et de ce qu'il omet de dire. Il aide à comprendre deux guerres et les conditions d'une tentative de paix. Il permet de revoir la chronologie et les caractéristiques de la Seconde Guerre mondiale. Il permet de comprendre les négociations de la fin du conflit et les conditions de sa clôture en Europe comme dans le Pacifique. Pour finir, les préoccupations de son auteur, le président Harry Truman annoncent la guerre froide.

                Cependant, ce document mérite toutes les précautions d'une analyse critique. En effet, Harry Truman présente les choses à son avantage. C'est le travail d'historiens comme Howard Zinn de rappeler que les discours ne doivent pas toujours être pris pour argent comptant. Truman dit que le recours à la bombe atomique était une nécessité. Cela n'est pas certain.